La Chaîne Rose
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Un homme près d’une femme debout

  par Lilian

Thème : Combat

Devant les jambes d’E. qui s’agitent sur le siège, telle une enfant pressée d’en finir chez le dentiste, beaucoup de choses me reviennent. Des images innombrables. Je me souviens d’avant tout cela. C’était hier et ma montre m’infirme que c’était déjà il y a des mois. La première annonce à encaisser, les premières larmes à sécher, les premières angoisses à dompter… Je regarde un peu autour de nous. Deux autres femmes sont branchées à ces poches de couleurs. La rouge, elle, fera tomber les cheveux de cette dame qui commence ainsi son long cheminement. E. et moi le savons. Nous sommes déjà passés par là. Hier, ou il y a quelques mois.

Tout ce temps à prendre sur soi, à s’en oublier, à rassurer l’autre et les autres qui ne demandent plus de nouvelles que d’elle.

Qui se prépare à tout cela ? Et puis, tout ce temps à prendre sur soi, à s’en oublier, à rassurer l’autre et les autres qui ne demandent plus de nouvelles que d’elle. La maladie a déjà tant saisi et voilà quand dans le regard de chacun, je ne suis plus que le porteur de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Quel fantastique pouvoir de rendre celui qui accompagne presque invisible. À la question “comment ça va ?”, de toute façon, que répondre d’autre que “ça va, moi, ça va”.

La guerre laisse des traces, fait mordre la poussière à celles et ceux qui n’avaient rien demandé. Et pourtant, dans les creux, les cicatrices, il y a encore des endroits où nous nous sommes alliés.

On peut dire ce que l’on veut, vanter des théories sur l’impossible retour en arrière, avancer masqué, à l’aveugle, la première des victimes de tout cela, c’est l’insouciance. E. va se relever derrière, se soigner, guérir, marcher comme la femme debout qu’elle est, et c’est le plus important. Il n’empêche que l’insouciance, cette part d’enfance, d’innocence, repose au loin de ce que nous fûmes. La guerre laisse des traces, fait mordre la poussière à celles et ceux qui n’avaient rien demandé. Et pourtant, dans les creux, les cicatrices, il y a encore des endroits où nous nous sommes alliés. Nous reconstruisons dessus. Avec l’espérance que ces fondations seront solides.

Comme partout, chez chacun, le temps lisse, apaise, souffle dans le dos pour continuer d’avancer. Je sais la paix toujours fragile et les combats contre la peur jamais vraiment finis. Je sais aussi ce qui ne me sera pas rendu. Mais j’ai appris aussi, appris de nouvelles valeurs à chaque jour. Et j’ai sûrement découvert d’autres espoirs dans des mains qui ne se desserraient pas.
Aujourd’hui encore, c’était hier et c’était tellement il y a quelques mois.
Demain, ce seront des années, ce sera toujours un peu hier. Mais demain, nous regarderons un peu plus devant. Debout.

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